La Suède a annoncé la rupture prochaine de sa coopération bilatérale avec le Burkina Faso. Pour comprendre les conséquences de cette décision sur les relations entre les deux pays ainsi que sur les deux peuples, Lefaso.net est allé à la rencontre du consul honoraire du Burkina Faso en Suède, Sten Hagberg. Pour ce dernier, cette décision du gouvernement suédois est « malheureuse ». Professeur en anthropologie culturelle à l’université d’Uppsala en Suède, le consul honoraire plaide pour que le gouvernement suédois revienne sur sa décision. Entretien !

Lefaso.net : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Sten Hagberg : Je m’appelle Sten Hagberg, je suis Suédois, je suis le consul honoraire du Burkina Faso en Suède. Et à ce titre, je défends surtout les intérêts des Burkinabè en Suède. Je veille à ce que les choses se passent bien et aussi je fais tout pour passer l’information sur le Burkina Faso, défendre les couleurs burkinabè en Suède, si vous voulez.

Depuis combien de temps fréquentez-vous le Burkina Faso ?

J’ai été nommé consul honoraire du Burkina Faso en Suède en 2006, ça fait 18 ans. Ça c’est le titre honorifique. Mais ma vraie profession, c’est celui de chercheur. Je suis professeur en anthropologie culturelle de l’université d’Uppsala en Suède. À ce titre, je mène des recherches au Burkina Faso depuis 1988, d’abord comme coopérant et ensuite comme chercheur. Donc 36 ans que je fréquente le Burkina Faso. Je fais de longs séjours, de courts séjours mais je continue de mener la recherche au Burkina Faso. C’est pourquoi je viens très souvent au pays et je suis tout ce qui se passe dans le pays. Entre 1988 et 1992, je résidais à Banfora, ensuite j’ai fait de longs séjours à Bobo-Dioulasso.

La Suède a annoncé l’interruption prochaine de sa coopération avec le Burkina ; comment accueillez-vous cette nouvelle ?

En fait, la Suède n’a pas, stricto sensu, décidé d’interrompre la coopération avec le Burkina Faso, car il ne s’agit pas d’une interruption brutale. Par contre, le gouvernement suédois a pris la décision selon laquelle à partir de l’année prochaine, il n’y aura plus de coopération bilatérale de développement avec le Burkina Faso. La décision est malheureuse et je trouve que le gouvernement suédois a tort en prenant cette décision. En Suède, nous avons un gouvernement de droite qui est au pouvoir depuis un an et demi. Ce gouvernement de droite est en plus appuyé par le parti d’extrême-droite, même si ce parti n’est pas dans la coalition gouvernementale. Ce n’est pas seulement le Burkina Faso qui a été affecté ; le gouvernement a fait la même chose avec le Mali et le Soudan du Sud. Le gouvernement n’a pas développé un argumentaire de sa décision, mais on sait que le gouvernement suédois veut beaucoup investir en Ukraine d’abord, comme c’est un pays qui est très proche de nous. Mais la décision d’arrêter la coopération avec le Burkina Faso, le Mali et le Soudan du Sud est une erreur, car je trouve que la Suède doit être présente dans les pays en difficulté.

J’ai déjà publié une tribune avec une collègue dans le débat public suédois où nous avons clairement dénoncé la mauvaise décision du gouvernement. Le monde est en train de changer, les choses sont en train de changer, la situation que le Burkina Faso vit, mériterait quand même une collaboration continue entre le Burkina Faso et la Suède. Cela dit, le gouvernement suédois a été clair dans son argumentaire pour dire que l’assistance humanitaire va continuer au Burkina Faso. Cette assistance n’est pas affectée par la décision ; ça va toujours continuer.

Pensez-vous qu’elle est justifiée ?

Je suis fondamentalement contre la décision, c’est une décision malheureuse. Comme je viens de le dire, j’ai publiquement dit que c’est une erreur et le gouvernement devrait revenir sur sa décision. Je trouve que c’est mon devoir, en tant que quelqu’un qui a travaillé au Burkina Faso depuis très longtemps, à plus forte raison en tant que professeur et consul honoraire. Nous avons développé des arguments contre la décision du gouvernement. Espérons que le gouvernement suédois va écouter. Mais une tribune publiée ne suffira bien évidemment pas. J’ai aussi eu beaucoup de réactions de connaissances, des gens que je ne connais même pas, qui m’ont contacté pour dire qu’ils soutiennent notre position. Aussi, l’opposition politique en Suède, notamment les socio-démocrates qui étaient au pouvoir avant l’arrivée de la coalition gouvernementale de droite, s’est démarquée de la décision d’interrompre la coopération bilatérale entre la Suède et le Burkina Faso. En tant que citoyens, on est obligés d’accepter la décision du gouvernement, mais notre devoir est d’argumenter pour démontrer que le gouvernement a tort.

Avez-vous une idée de l’importance de la coopération suédoise au Burkina et des principaux domaines d’intervention ?

On a beaucoup travaillé dans la démocratie, les droits humains, l’égalité entre les sexes. On a aussi travaillé sur les questions de l’environnement, du changement climatique, de la résilience, etc. Mais ce que je peux dire, c’est que la Suède a beaucoup soutenu les organisations de défense des droits humains qui luttent pour les libertés démocratiques. On a soutenu l’organisation des élections, l’égalité entre les sexes, le renforcement des opportunités des filles et des femmes, la promotion de la masculinité positive. De plus en plus, la Suède a eu comme priorité de soutenir une société de paix.

Généralement, la Suède est un partenaire silencieux, assez discret. On ne fait pas de grands tapages, on soutient les organisations sur place ou bien à travers le système des nations unies, mais on n’a pas besoin de mettre notre drapeau partout. Parfois, les gens vont se rendre compte que la Suède a soutenu quelque chose après. L’ONG suédoise Diakonia est en grande partie soutenue par la coopération au développement de la Suède.

Pour Sten Hagberg, consul honoraire du Burkina Faso en Suède, la décision d’arrêter la coopération avec le Burkina Faso, le Mali et le Soudan du Sud est une erreur, car la Suède doit être présente dans ces pays en difficulté.

Y a-t-il espoir que cette coopération reprenne avec l’amélioration de la situation ?

Il y a toujours espoir. « Nan laara, an saara » (expression burkinabè qui signifie : « Si tu te couches, tu es mort »). Rien ne se fera automatiquement. Il faut que chacun de son côté, moi d’une part, les Burkinabè d’ici, les responsables, les Burkinabè de la diaspora en Suède d’autre part, il faut que tout le monde mouille le maillot pour que le gouvernement revienne sur sa décision.

À vrai dire, le Burkina Faso est très peu connu en Suède, les gens connaissent un peu mais ce n’est pas un pays qui est très connu en Suède. Même pour avoir de l’impact dans le débat public, ce n’est pas simple. Le gouvernement ne va pas changer sa décision tant que nous ne démontrons pas qu’il a tort. À tous les niveaux, il faut continuer à faire le travail.

Je suis également professeur, je collabore avec des collègues burkinabè depuis tout ce temps et tout cela va bien entendu continuer. C’est uniquement la coopération bilatérale de développement qui va s’arrêter. Ce qui est sûr, ça sera un coup dur mais on n’est pas là d’abord.

Comment êtes-vous devenu consul honoraire du Burkina Faso en Suède ?

Le consul honoraire, c’est un titre honorifique et un travail volontaire. Donc je ne suis pas employé par l’État burkinabè. Les consuls honoraires, c’est dans les pays où on n’a pas d’ambassade. Les consuls honoraires, ce sont des personnes identifiées par le pays pour servir de relais entre les intérêts du pays et ceux des citoyens, les affaires, la recherche, la culture, tout ce qui peut rapprocher les deux pays, etc. C’est quand mon prédécesseur est décédé en 2003 que j’ai été approché après par le gouvernement burkinabè. Et comme je considère le Burkina Faso comme ma deuxième patrie, j’ai donc accepté. C’est comme ça que je suis devenu consul honoraire. Et depuis18 ans, je fais de mon mieux pour faire la promotion du Burkina Faso en Suède.

Nous avons l’Association d’amitié Burkina Faso-Suède (ASSAMBUS) en Suède depuis 1986. Nous avons une association sœur ASSAMBUS-BF au Burkina Faso. J’étais le président avant d’être nommé consul. Je suis plutôt actif pour soutenir l’association afin d’amener les peuples suédois et burkinabè à se connaître davantage.

Y-a-t-il beaucoup de Burkinabè en Suède ?

On n’est pas nombreux. On est environ 200 Burkinabè en Suède. Ils sont regroupés dans des associations différentes. On a aussi l’ASSAMBUS qui cherche à regrouper les Suédois et les Burkinabè. Il n’y a pas mal de Burkinabè qui sont actifs, mais il faut reconnaître que d’autres ne le sont pas. Et c’est leur choix. Il y a des gens qui disent que s’ils vont côtoyer uniquement des Burkinabè, ils ne vont jamais bien apprendre la langue suédoise. Et tout ça, chacun est libre, on n’est pas obligé de se regrouper parce qu’on est Burkinabè mais tout le monde doit savoir qu’il y a des possibilités de rencontrer des compatriotes.

La fin de la coopération aura-t-elle une quelconque conséquence sur eux ?

Non, la coopération bilatérale de développement ne les concerne pas directement. La coopération, c’est entre la Suède et le Burkina Faso, c’est pour aider le pays ici. Donc les Burkinabè qui sont en Suède, ce sont des citoyens suédois ou qui sont là-bas pour les études, pour le travail. Bien-sûr, personne n’est content s’il y a une activité de moins entre nos deux pays, mais la décision ne va pas impacter les Burkinabè de la diaspora suédoise. Par contre, et comme je l’ai répété plusieurs fois déjà, c’est important que la Suède soutienne le Burkina Faso dans la situation actuelle très difficile.

Quel est votre mot de fin ?

Les relations entre les peuples, entre les amis, elles vont toujours rester. Les amitiés, les manières d’avoir des projets communs dans les domaines de la culture, de la recherche, de l’entrepreneuriat, tout cela peut rester. Cela dit, la décision du gouvernement suédois est un coup dur, parce que la coopération bilatérale de développement peut servir de socle sur lequel on peut adosser pas mal d’activités. Mais la décision du gouvernement n’est pas la fin du monde ; si on s’implique et on s’engage, il se peut que le gouvernement revienne sur cette décision malheureuse. « Nan laara, an saara ».

Propos recueillis par Mamadou ZONGO
Lefaso.net